BOBA'S VISION & GORILLA KONG : MOONSHINERS DÉTERRE UNE LÉGENDE

Deux e-liquides Moonshiners, Boba's Vision et Gorilla Kong, présentés côte à côte dans un décor de distillerie clandestine, sous une pleine lune orangée.

Deux fioles anonymes, un flyer de contrebandier, et deux recettes classées tabac qu'un vapoteur réfractaire à ces saveurs n'aurait jamais achetées. Derrière Boba's Vision et Gorilla Kong, Moonshiners exhume deux légendes de la vape américaine. Le testeur, lui, n'en avait jamais entendu parler.

LA LIVRAISON

Un matin, dans la boîte aux lettres, une enveloppe en papier.
Mon nom, mon adresse, et sur l'étiquette une seule mention : Dans les nuages. Aucun expéditeur.

Au toucher, ce n'est pas un grand flacon. C'est plus petit, pas tout à fait plat.

À l'intérieur : deux fioles de 10 ml et un flyer. Sur le flyer, les deux nouveautés Moonshiners, la signature du laboratoire LIPS, la mention Moonshiners dealer et une question : « Quel bootlegger sommeille en vous ? » 

Pas une carte.
Pas un mot manuscrit.
Rien d'autre.

On pense un instant à ces missions que le magnétophone confie avant de s'autodétruire. Celle-ci ne s'autodétruit pas.
Elle attend simplement d'être vapée.

Le détail amusant tient dans le contraste. Je n'ai jamais échangé avec les équipes de Moonshiners ni avec celles de LIPS. Mes messages sur Instagram sont restés sans réponse. Quelqu'un a pourtant trouvé mon adresse postale pour y glisser les deux nouveautés de la maison, sans un mot. Pour une marque qui a bâti tout son imaginaire sur la contrebande, la méthode a au moins le mérite de la cohérence.

LE MAUVAIS DESTINATAIRE

Sur le papier, l'envoi ne pouvait pas plus mal tomber.

Boba's Vision est annoncé « blend gourmand ». Gorilla Kong, « blend gourmand banane ». Autrement dit, du tabac.
Or depuis que j'ai quitté la cigarette, il y a une famille que je ne vape jamais. Jamais. Le goût du tabac s'est tellement éloigné qu'il m'est devenu presque insupportable.
Ces deux références, je les avais d'ailleurs déjà repérées, et je ne les avais pas achetées, pour cette raison exacte.

Autre réserve, de méthode celle-là : dix millilitres ne me suffisent pas pour éprouver une recette dans la durée.
Une fiole, c'est une première impression, pas un test.

Et puis je ne savais rien. Ni d'où venaient ces noms, ni qu'ils pouvaient faire battre le cœur de ceux qui avaient connu les originaux. Il sort tant de liquides chaque année qu'on a beau vaper depuis longtemps, on passe forcément à côté de quelques monuments.

Un fabricant de ce calibre m'accordait un peu de son attention, même laconique. Les fioles étaient là. J'ai donc ouvert la première en m'attendant à un tabac parfumé. Rien de plus.

Boîte et flacons de l'e-liquide Boba's Vision de Moonshiners, aux étiquettes roses, photographiés dans un décor nocturne de contrebande, sur un tonneau en bois.

BOBA'S VISION : COLIN-MAILLARD

Premier essai sur un Voopoo Vinci E80, résistance 0,3 Ω, 40 W.

Et la surprise est immédiate. Bonne, franchement bonne.

Le tabac est bien là, mais à l'état de fond très léger, un blond discret.
Il ne commande pas la lecture du liquide. Il est enveloppé dans un ensemble doux, sucré sans excès, chaleureux, gourmand. On reconnaît un tabac.
On n'a pas l'impression de vaper un tabac. Ni même un tabac aromatisé à quelque chose : c'est plus ample que ça.

Reste à savoir ce qu'il y a dedans. Peut-être de la noix de coco, légèrement.
Pour le reste, impossible de trancher.

C'est là que la recette devient intéressante.
Il existe, en gros, deux familles de recettes complexes.

Dans la première, les saveurs restent juxtaposées. L'étiquette promet quatre, cinq, six ingrédients qui finissent par se débattre dans la fiole sans jamais produire autre chose que leur inventaire. Des arômes qui s'accumulent mais qui ne s'articulent pas entre eux. Une compilation un peu prétentieuse, imprimée au dos de la boîte.

La seconde fait l'inverse. L'accumulation produit un goût nouveau, que l'on n'arrive plus à décomposer, mais qui existe par lui-même. Une sorte d'umami propre à la recette, une saveur de plus qui naît de l'assemblage et n'appartient à aucun de ses éléments.

Boba's Vision appartient à cette seconde famille.

Sur un bon clearomiseur sub-ohm grand ouvert, à 75 W, la recette devient plus aérienne, encore moins sucrée qu'à 40 W. Le matériel et l'arrivée d'air changent autant que la puissance. Mais elle reste joueuse.
On joue à colin-maillard entre les papilles et la recette : on cherche son ADN, on croit l'attraper, il se défile.
Tabac blond, un peu de coco peut-être, et le reste se cache, se dérobe.

C'est sucré, léger, gourmand. Pas exubérant, jamais grossier. Et un peu pousse-au-crime.

La fiole s'est vidée trop vite. Alors je suis allé acheter le pack de 60 ml au Petit Vapoteur de Quimper. Boba's Vision y était déjà en rupture de stock.
Il a fallu attendre quelques jours le réassort, et j'en ai profité pour chiper le dernier Gorilla Kong encore en rayon.

J'ai ensuite cherché à comprendre d'où venaient ces deux recettes.
Et j’ai fini par découvrir l'histoire que j'ignorais en les goûtant.

UNE RECETTE SANS PAPIERS

L'histoire ne commence ni en France ni aux États-Unis. Telle que ses créateurs l'ont racontée dans un entretien en 2020, elle commence en Corée du Sud, en 2009.

Christy et Ben y enseignent l'anglais et découvrent les toutes premières cigarettes électroniques. Les e-liquides sont rares, chers, rarement satisfaisants. Alors ils composent les leurs. Ben les fait goûter à un commerçant du coin. L'une d'elles déclenche plus d'enthousiasme que les autres : Boba's Bounty. Des échantillons partent vers les forums américains, et l'expérimentation de cuisine devient une marque : Alien Visions.

Le nom vient de la science-fiction, sur proposition de la communauté, retouché pour l'allitération. Difficile de ne pas y entendre un chasseur de primes casqué bien connu des amateurs de sagas spatiales.

Quant à la recette, Ben l'a toujours décrite comme l'équilibre de ses trois saveurs préférées, dosées pour qu'aucune ne domine. Lesquelles ? Il ne l'a jamais dit.

C'est là que la légende prend racine. Pendant des années, les vapoteurs vont chercher. Coco, chocolat, caramel, biscuit, pain d'épices, cannelle, miel, raisin : chacun y lit autre chose. En 2013, sur des forums français, on dissertait déjà sur le contenu du flacon et on tentait de le cloner en DIY. Le fabricant lui-même résumait l'affaire d'une formule : un mélange de mystère et de tabac.

Le Boba's Bounty était déjà un colin-maillard.

Gorilla Juice en est la branche fruitée : la même base, plus de la banane.
Il circule dès 2010. Les deux liquides sont alors vendus sur base 100 % VG, sans PG ajouté, sans sucralose annoncé.

DISPARAÎTRE, REVENIR, DISPARAÎTRE

Fin 2015, le fournisseur d'un ingrédient aromatique essentiel ferme ses portes. Selon ses créateurs, la production s'arrête pour environ deux ans.

Alien Visions lance des remplaçants, Flavor 39 pour le Boba's et Simian Slam pour le Gorilla. Ils occupent les territoires laissés vacants sans clore la discussion : une partie des fidèles attend toujours les originaux.

En juin 2018, retour sous les noms historiques. Ben assure avoir financé la reprise du fournisseur et affirme que la recette n'a jamais changé depuis 2009. Une partie des fidèles trouve pourtant le liquide plus léger, plus propre pour les résistances. La question « est-ce vraiment le même ? » accompagne ce liquide depuis bien avant Moonshiners.

Un détail fait sourire, rapporté aux prix d'aujourd'hui. Lors du retour de 2018, un article spécialisé l'affichait en 100 ml full VG, autour de 80 euros.
Deux époques, deux formats : la comparaison s'arrête là.
Mais la légende coûtait le prix d'un bon dîner.

Puis, à partir de 2021, les fidèles signalent une marque injoignable. Aucune date de fermeture officielle ne circule. Les fiches marchandes restent indexées, les stocks, eux, ont disparu. Chez les revendeurs français, on parle désormais de « feu Alien Vision ».

Deux recettes jamais publiées, deux fois disparues, déjà discutées à chaque retour. Voilà ce que Moonshiners a décidé de déterrer.

LA CONTREBANDE EN RÈGLE

On avait raconté ici, à propos de Poker Face et Cookie Song, le paradoxe de Moonshiners : une marque qui joue la Prohibition sur l'étiquette et la traçabilité dans l'usine. Née en 2020 de l'association du laboratoire LIPS et de PIPELINE France, autour de Florent Biriotti et Nicolas Vasquez, elle avait ouvert le bal avec Old Nuts, nougat, noisette, caramel. Déjà un gourmand, déjà un territoire.

Poker Face et Cookie Song étaient des liquides qui prennent la place : un sucre brun qui accroche, un chocolat qui mange la fraise dès qu'on pousse les watts.
Les deux nouveaux venus parlent un autre langage. Pas d'impact frontal, un ensemble doux, chaud, qu'on n'arrive pas à démonter. Même maison, autre manière.

Boba's Vision et Gorilla Kong ont été dévoilés le 13 octobre 2026 à minuit. Leurs concepteurs mettent en avant plus de quatre ans et demi de développement et des versions successives par dizaines. Les sources consultées ne mentionnent ni licence ni transmission de formule par Alien Visions : on parlera donc de réinterprétation, pas de réédition.

Le plus savoureux, c'est que dans les présentations de son site, la marque laisse l'ancêtre hors champ. Boba's Vision est « puissant, énigmatique, presque hors du temps », « une relique impossible, retrouvée là où personne ne l'attendait ». Pour Gorilla Kong, ceux qui connaissent Boba's Vision reconnaîtront « quelque part au fond, une profondeur familière ». Alien Visions n'y est pas nommé. Ce sont les revendeurs qui lâchent le mot et parlent de résurrection.

L'ATELIER DE SAINT-JULIEN-DE-CONCELLES

Derrière l'imagerie d'alambics clandestins, il y a une PME de Loire-Atlantique. LIPS est fondé en 2013 par Olivier Pointin et Cédric Merino-Riocher, deux anciens fumeurs passés à la cigarette électronique en 2011 et frustrés par la pauvreté gustative de l'offre.

Cédric Merino-Riocher est parfumeur. Il pense une recette comme un parfum : notes de tête, de cœur, de fond, et ce qu'elles deviennent avec le temps et le matériel. Le labo démarre avec quarante mono-arômes, lance Secrets d'apothicaire en 2014, puis se fait connaître avec La Chose, un gourmand de douze arômes pensé pour ne jamais saturer. Accumuler beaucoup sans que rien ne se batte : la question de Boba's Vision, en somme, se posait déjà dans la maison.

Un détail pour le portrait. En mars 2020, face à la pénurie, LIPS et ses trente salariés se mettent à produire du gel hydroalcoolique : 10 000 flacons de 60 ml par jour, vendus 1,80 euro, sans marge, dans les mêmes flacons que ses e-liquides. L'année où naît Moonshiners, le labo remplit des flacons de vape pour se laver les mains.

Aujourd'hui, LIPS revendique la certification ISO 9001 pour ses process et le label Origine France Garantie de l'Afnor pour tous ses e-liquides.
Et une gamme CBD, en plus de la vape.

Boîte et flacons de l'e-liquide Gorilla Kong de Moonshiners, aux étiquettes jaunes, mis en scène sur un tonneau en bois dans une distillerie clandestine éclairée à la lumière ambrée.

GORILLA KONG : LA BANANE QUI SAIT SE TENIR

Avec Gorilla Kong, au moins, une saveur se laisse nommer immédiatement : la banane. 

La banane est un fruit qui s'impose. Crue, cuite, rôtie, en liqueur, en pâtisserie, elle prend toute la place dès qu'on lui en laisse un peu. En vape, c'est un marqueur difficile à négocier, et beaucoup de recettes s'y sont noyées.

Ici, Gorilla Kong, c'est Boba's Vision plus une touche de banane. Mais pas une banane fraîche : une banane mûrie, cuisinée, presque rôtie, chaleureuse. Elle vient jouer avec le tabac, essaie de lui disputer son territoire. Elle ne l'écrase pas.

C'est tout l'intérêt de la recette. On reconnaît la banane immédiatement, comme une signature. Et pourtant l'alchimie trouvée dans Boba's Vision tient toujours.
La banane ajoute une couleur, une tonalité qui résonne sur le palais, sans déséquilibrer l'ensemble.

Boba's Vision séduit par son mystère. Gorilla Kong conserve l'harmonie de l'ensemble, mais lui donne un repère immédiatement reconnaissable.

Après quelques jours, s'il fallait n'en garder qu'un, ce serait Boba's Vision.
Parce qu'il conserve son mystère intact, presque total. C'est une énigme heureuse, comme j'aime en découvrir, très rarement, dans la vape : un liquide qui existe pour lui-même et ne renvoie à rien d'autre de connu que ce qu'il est.

Dans Gorilla Kong, la banane fait dériver cette sensation. La recette est très bonne, mais la banane, je la reconnais. Ce qu'il gagne en signature, il le perd en mystère.

DEUX BOÎTES, UN CHANTIER DE FOUILLES

Les emballages racontent l'histoire avant le liquide.

Sur la façade de chacune, en haut à gauche, un tampon rouge : BANNED.
Il prolonge l'imagerie de contrebande, sans raconter la disparition des recettes originales.

Sur Boba's Vision, un contrebandier en casquette des années 1920 s'agenouille dans le sable et déterre un casque de chasseur de primes, au pied d'un panneau « Welcome to Las Vegas ». Sur Gorilla Kong, un singe géant coiffé d'un chapeau de cow-boy, en salopette, escalade un gratte-ciel sous les biplans, un filet de tonneaux à la main. Prohibition, science-fiction et cinéma de monstres dans le même cadre : c'est du collage pop, et ça fonctionne.

La suite est écrite au dos. Sous « arômes », la liste est explicite : tabac, noix de coco, brownie, caramel au beurre salé, amande grillée. Gorilla Kong ajoute la banane, et c'est la seule différence entre les deux listes.
Ce sont des saveurs déclarées, pas la recette : ni proportions, ni dosages.

L'étiquette déclare aussi du furanéol, une molécule associée aux notes caramélisées et sucrées. Le rapprochement avec le registre gourmand annoncé est lisible.

La réinterprétation a donc son inventaire au dos de la boîte. Elle n'en reste pas moins difficile à décomposer en bouche.

CÔTÉ PRATIQUE

Fabriqués par Laboratoire LIPS France à Saint-Julien-de-Concelles (44), certifiés Origine France Garantie.

Pack Easy2Shake 3 mg : 50 ml sans nicotine + un booster aromatisé de 10 ml à 18 mg/ml, soit 60 ml à 3 mg/ml dans un flacon de 70 ml.
Le booster porte lui-même les arômes de la recette, ce qui évite de la diluer.
La boîte promet : on verse, on secoue, « c'est prêt ! »
Pack 6 mg : 40 ml et deux boosters. Les deux références existent aussi en 10 ml (3, 6 ou 12 mg/ml) et en sels de nicotine (10 ou 20 mg/ml).

Base 50/50 PG/VG, 100 % d'origine végétale (colza sans OGM).
Les originaux étaient vendus en 100 % VG.

Prix constaté : 19,90 € le pack de 60 ml, 5,90 € les 10 ml.

VERDICT

Je ne connaissais pas Boba's Bounty. Je n'ai donc rien retrouvé.

Je ne peux pas mesurer leur fidélité à des originaux que je n'ai pas connus.
Et les débats qui ont accompagné chacun de leurs retours montrent combien la comparaison reste chargée de souvenirs. Ce que Moonshiners ressuscite, ce n'est peut-être pas un goût. C'est un effet : celui d'une saveur qui naît de l'assemblage et refuse de se laisser décomposer.

Cet effet-là, je l'ai trouvé sans le chercher, dans deux recettes que leur étiquette aurait suffi à me faire éviter. Elles ne me réconcilient pas avec les tabacs.
Ce sont deux exceptions, et je les achète.

Sans cette enveloppe anonyme, je serais passé à côté.
C'est aussi pour ça qu'on vape : pour se laisser surprendre, revenir sur ses certitudes, et laisser ses goûts bouger.

Transparence : les deux fioles de 10 ml ont été reçues sans sollicitation de ma part. Les packs de 60 ml ont été achetés en boutique.


⚠️  Le vapotage est une aide au sevrage tabagique. Ne vapotez pas si vous ne fumez pas.